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Utilisateur : Je n'ai pas, on s'en douterait, vu le jour dans une clinique. Je fus projeté dans le monde d'une manière assez brutale et nul ne sait encore ce que la septième chanson me réserve dans les plis de son refrain. Pour autant je ne suis pas superstitieux, je ne consulte pas l'horoscope. Je ne lis plus dans le marc de café depuis les leçons d'éveil que mon maître soufi m'a données, il y a très longtemps, en écoutant le rythme de ma respiration, pas après pas, consciencieusement, dans les allées d'un jardin parfumé, à Nichapour dans l'orient de l'Iran. Je n'ai pas de gousset, pas de montre au poignet comme le lapin malicieux de Lewis Carroll mais je possède un passeport américain et un carnet de vaccination, tous les deux dans un très mauvais état. Je ne fus pas toujours sage comme un ange. Mon cou a connu tour à tour les caresses de la soie et les rigueurs de l'exil, l'or des chanceux et le fil de la guillotine. Mes mains ont senti la chaleur de l'encre et la froideur de la baïonnette. La canne et le coton m'ont brisé les reins, tatoué le flanc de mille blessures. Mes yeux ont vu mourir des êtres chers et disparaître des villes entières. Mon épiderme est un parchemin où le temps s'écrit, se grave et se durcit. Pour le reste, disons que je suis aujourd'hui un peu plus finaud que Dinah, la chatte de la petite Alice qui vit toujours au pays des merveilles. Depuis la nuit des temps, les hommes ont recherché la compagnie des chats pour leurs sens aigus. Les Romains scrutaient leurs moindres mouvements pour prédire les éruptions volcaniques. Ce spectacle leur procurait un mélange assez plaisant d'excitation et de terreur. On raconte que les Sumériens lisaient dans la prunelle féline le bruit et la germination du temps. Les Akkadiens avaient inventé avant tout le monde un système de prévention antisismique. Des chamanes interprétaient les cris provenant des chats glissés dans un tunnel souterrain à l'aide d'un câble de traction sophistiqué. La palme de l'excellence revient aux pharaons qui, eux, s'inclinaient devant notre magnificence de félidés. Nous étions, à l'époque de Néfertiti, les suzerains du monde. Les chats d'aujourd'hui, tout apprivoisés, vaccinés et castrés qu'ils sont, n'ont pas pour autant perdu la main. Ils savent se rendre utiles en divers domaines, certains connus du grand public et d'autres très secrets. J'aurais préféré cultiver l'humilité en taisant mes petits exploits mais c'est trop tard. Je suis tenu par le pacte. Mon récit attend d'être charroyé aux quatre coins du monde. Je dois livrer bataille pour sauver mon âme et la sienne. On dit que l'océan ne laisse jamais ses poissons lui échapper, de même la terre ne laisse pas ses enfants se précipiter dans l'océan. La mer a eu pour injonction de ne jamais dépasser ses frontières afin de ne pas tourmenter les hommes. Il y a des règles antiques qui régissent les lois de la nature et la danse de l'univers. Quant à moi, je mets toujours mes pas dans ceux de Sammy l'enchanteur depuis le jour béni de notre rencontre sur un trottoir presque désert, à deux cents mètres de Times Square. C'était ici, vous l'avez compris, à New York, au centre de Manhattan. Inséparables, nous sommes devenus inséparables par beau temps ou par grosse tempête. Paresseux, je trottine souvent dans son sillage. Mais il arrive aussi que je mette la gomme parce qu'un bruit m'a effrayé, et dans ce cas c'est Sammy qui se met à courir comme un dératé pour me rattraper. Un jour, après une course-poursuite mémorable, à bout de souffle, il m'a confié que je suis sa lune. Je lui ai rétorqué qu'il est mon soleil. Nous avons éclaté de rire. Un rire franc et massif, sous les yeux des passants ahuris. Était-il sérieux ou d'humeur taquine, je ne le saurai jamais. Par contre, je peux vous garantir que pas une fois je ne l'ai quitté d'une semelle car le soleil n'est rien sans la lune, et la lune rien sans le soleil. Nous tourbillonnons ensemble le jour et la nuit. Ma vie a repris, avec lui, tout son sens quotidien. Nous avons des projets plein les tiroirs. Il pense qu'il n'a pas eu encore le temps d'explorer, à soixante ans, toute une panoplie de genres musicaux. Je suis de son avis. Je lui ai concédé qu'il a parfaitement raison une fois de plus et je me suis fait la promesse de l'aider à enfanter ces chants, ces refrains et ces mélodies si difficiles à exprimer. Je comprends son hésitation car hier, tout lui souriait ; les mots semblaient couler de source dès qu'il se mettait à griffonner sur un bout de papier au retour d'une de ses promenades. Aujourd'hui, c'est plus difficile. Les longues enjambées de Sammy sont célèbres dans le Village et au-delà, à Harlem singulièrement où il ne passe pas un jour sans que quelqu'un ne l'arrête dans la rue pour prendre de ses nouvelles ou pour le saluer longuement. Dans ce cas, l'admirateur pose religieusement sa main droite sur la poitrine, la tête s'inclinant à la manière des bonzes du Tibet. Mon Sammy, fier comme un paon, rend le salut d'un petit mouvement du chef quand il est pressé sinon il s'arrête pour échanger des mots ardents, brûlant de chaleur fraternelle avec l'aficionado. Même si je me tiens à distance en pareille occasion, je sais lire sur ses lèvres rubis et il ne me faut pas plus de trente secondes pour deviner la teneur des propos échangés. Les gens se font du souci à son endroit, lui demandant encore et encore pourquoi il n'a pas sorti de disques depuis plus de quinze ans et pourquoi les radios et les maisons de production boudent ses précieuses compositions. Sammy rétorque sur le ton de la plaisanterie, évoque ses longues recherches musicologiques, refusant de prendre au tragique sa situation personnelle. Il y a tant de jeunes frères talentueux et impatients, rétorque-t-il une fois à Souleika, une jeune chanteuse qui balançait ses longues tresses rasta à droite et à gauche dès qu'elle croisait dans la rue son compositeur préféré. Comme elle, peu d'admirateurs notent ma présence, alors que je ne suis que quelques pas derrière lui. Si je sais me rendre invisible pour le commun des mortels, la Providence m'a doté d'un autre don : la capacité de lire les signes et les songes qui échappent aux hommes occupés par l'incessant et harassant combat pour la survie quotidienne. Ils quittent rarement la caverne de leur corps. Mais une fois le pain et le toit assurés, les humains jettent leurs dernières forces pour satisfaire des besoins d'une fastueuse inutilité : paraître plus riche, plus fort, plus intelligent et plus beau que leur voisin de palier. Il y a plusieurs semaines déjà, j'avais senti l'ombre du vautour bicéphale planer au-dessus de nos têtes. Certes j'avais sursauté sur le moment mais je ne m'étais pas inquiété outre mesure car nous étions en tournée en France. Rien de bien grave ne pouvait nous arriver si loin de chez nous, pensais-je distraitement. Nous voilà partis jouer dans des petites villes paisibles, affublées de noms exotiques. Des villes d'histoire et de vin. Nous avions pour mission de répandre partout les bienfaits de la Divine Chanson. C'est pourquoi je peux vous citer les noms de ces villes dans l'ordre sans me tromper beaucoup car ils sont imprimés dans mon cortex cérébral. Nous avions emprunté un car, puis un train régional pour reprendre le car en rase campagne et terminer par le rail. Nous avions sillonné la province française, de festival de jazz en festival de jazz, de Cognac à Vienne, en passant par Saint-Tropez, Uzès et Evreux. Enfin nous étions arrivés à Paris, accueillis par les déjections acides des pigeons de la gare Nous avions passé le plus clair de notre séjour à Paris, entre plaisirs culinaires, répétitions et visites de cloîtres ou de musées. Je dois avouer que j'aime tout de cette ville, l'élégance et la majesté des lieux me touchent particulièrement. Si le quai Voltaire, la Seine et le Louvre me séduisent encore et toujours, j'adore fourrer mon nez dans les recoins de la capitale, hors des circuits touristiques. Déambuler dans les jardins parfumés de la Grande Mosquée de Paris par exemple, siroter un thé aux épices dans l'arrière-cour de ce sanctuaire des hommes vertueux, vous avez là des menus plaisirs qui vous réconcilient avec la vraie vie. Nous étions arrivés à Paris par le rail. Nous avions quitté New York une semaine plus tôt . a notre arrivée ,le mois d’avril bruler ses dernières cartouche et le ciel de roissy arborer une couleur cire d’abeille .Sur le tarmac même envahi par l’émotion j’ai remercier chaudement la providence de m’avoir ote la peur . envolée ma hantise de l’apesanteur et du transport aérien . j’ai dormie comme un bébé durant la traversée. À mon réveil, j'avais de la pluie dans le regard Et nous voilà sains et saufs à Paris, la ville que mon maître et ami chérit tant. « Je t'ai appelé Paris parce que tu as, comme cette ville, un gros cœur qui palpite », me taquinait Sammy quand il était de bonne humeur. Entre Sammy et la Ville Lumière, c'est déjà une vieille histoire. Émaillée de grandes joies et de multiples orages. Une histoire où le chaud et le froid se joignent pour mêler leurs eaux tumultueuses. Me voici à Paris donc. Pour moi, c'était une première. Quelque chose me disait que ce voyage ne serait pas de tout repos. Que Sammy m'ait beaucoup parlé de Paris, de sa beauté éternelle, de sa grâce impeccable, ne me rassurait pas pour autant. Je m'efforçais d'imaginer une cité antique et moderne à la fois, tournée vers le sacré, la science et la beauté sans être trop austère, auquel cas elle n'aurait eu aucune chance de séduire le troubadour qui aime tant les villes vibrantes, conviviales et rétives. Sa compagne, Sappho, ne serait pas toujours de cet avis. Elle soulignerait que Paris n'est plus ce qu'il était. C'est une momie, un musée à ciel ouvert, s'emporterait-elle, démarrant au quart de tour dès qu'il était question de beauté. Hier on y avait tendance à tenir les travaux de la raison en haute estime, à chérir les œuvres du passé, à cultiver les talents artistiques ou à rechercher la compagnie des mots. On y traquait la beauté là où elle se nichait, dans les faubourgs et les cabarets. Hélas, ce Paris-là n'est plus qu'un vieux souvenir, soupirerait-elle. La faute aux millions de touristes grouillant dans le ventre de la capitale, transformant ses restaurants et ses légendaires brasseries en débits de plats congelés tout juste passés à la poêle et affublés de noms alléchants. Cuisine traditionnelle ou pas, Paris est un baptême longtemps différé qui se réalisait enfin, et qui plus est au seuil de ma dernière vie. Je n'ai pas boudé mon plaisir devant la tour Eiffel, les Buttes-Chaumont et le Moulin-Rouge. Au cimetière du Père-Lachaise, je me suis recueilli devant la tombe de Jim Morrison parti à vingt-sept ans comme Janis Joplin, Jimi Hendrix, Robert Johnson, Brian Jones, Kurt Cobain ou Amy Winehouse. Ces artistes maudits ont compris très tôt qu'une demi-vie et une poignée de chansons suffisaient à marquer son temps et entrer dans la légende. Mourez jeunes et vous serez adulés, voilà ce qu'ils semblent nous susurrer avec l'approbation de l'enchanteur. S'ils ont été fauchés prématurément, c'est qu'ils ont pu éprouver tôt les vibrations de la grande chanson tellurique. Avant d'être crucifiés dans la fleur de l'âge. Ils ont mérité le grand repos. Cela force le respect, penserait Sammy qui lutte entre la vie et la mort, à l'heure qu'il est, sur son lit d'hôpital. Paris force aussi le respect. Il regorge de bâtisses gothiques, de tombes cachées sous les pavés, de clameurs terrestres dans les allées du métro et sur les Grands Boulevards où se fondent dans la population des fakirs afghans déguisés en vendeurs de fleurs, des yogis tibétains ou de vénérables maîtres tambours qui, dans les zaouias du Maghreb, conduisent les fidèles jusqu'à la transe, jusqu'au vertige, jusqu'à l'extinction. Je sais les reconnaître ces officiants mais ce n'est pas tout. Je veux tout connaître de Paris. Tout goûter de lui. Et j'ai fait le tour des disquaires et des clubs de jazz, puis j'ai changé de braquet pour filer daredare au Louvre. Grande fut ma déception. La Joconde m'a paru bien modeste pour ne pas dire très minuscule. Ses lèvres si minces qu'elles disparaissaient sous le pic nasal. Cette femme qui semblait loucher pour de bon méritait-elle tout ce tintamarre ? Paris vous réserve des surprises. En guise de cadeau de baptême, j'ai eu droit à un carpaccio de poulpe baignant dans l'huile d'olive. J'ai avalé ma déception picturale pour me réconcilier avec l'humanité. Je m'appelle Paris, je vous l'ai déjà dit. Celui que la presse décrivait parfois comme le Bob Dylan noir m'a donné ce nom totémique parce que Paris était synonyme de fête ininterrompue, d'éternel été, de bain de jouvence. Cela me vaut des « waouh » dans les rues et les gouttières de Manhattan. Tout cela est déjà loin, le vautour est passé par là. Ponctuel comme Papa Legba, le Maître des Carrefours, le personnage aux mille visages des contes haïtiens qui tient dans ses doigts osseux, tel saint Pierre, les clefs de l'autre monde. Il y a le connu baignant dans la clarté de midi. Il y a aussi l'inconnu tapi au plus profond, que ce soit à l'intérieur comme à l'extérieur de nous. Et entre les deux mondes, il y a plusieurs portes. Depuis tout petit déjà, Sammy savait pousser toutes les portes, qu'elles donnent sur le perron du paradis bleu azur ou sur le parvis de l'enfer. Une fée s'était penchée sur son berceau. Elle était belle, radieuse. Divine et éternelle aussi. Elle s'appelle musique. Et elle fut là pour lui. Dès le premier jour à veiller sur ses premiers pas, l'aider à pousser les portes sans effort. Tout s'est joué dans la prime enfance, confirme Sammy au visiteur de passage ou au journaliste. Mieux, il se lance dans la confession en ces termes : « Je suis né à Chicago mais c'est la glaise rouge du bourg de Savannah, dans le Tennessee, qui reste mon élément naturel. Tous les jours, tôt le matin avant de partir à l'école, j'ai pris pour habitude de lancer mes doigts à l'assaut du piano à quatre sous acheté par ma grand-mère. Je n'ai fait qu'obéir à ma grand-mère. Et sous sa direction je me suis jeté sans retenue dans la musique, laquelle ne fut pas seulement une pratique contraignante mais surtout un camarade de jeu invisible et fidèle. Je n'ai pas choisi la musique ; c'est plutôt la musique qui m'a choisi. Qui a fait de moi son serviteur vigilant. Toute ma vie, je resterai, je l'espère, ce tympan qui vibre avec le carillon de son époque. » Humble et élégant, ce qui n'a jamais exclu chez lui l'ambition et l'exigence, Sammy en a fait du chemin depuis qu'il a quitté la gadoue du Tennessee. Sur scène, Sammy donne toujours le meilleur de son talent dans l'éclat éblouissant de l'instant, rassemblant autour de lui l'orchestre et le public réunis dans la même communion. Chaque concert apporte un son neuf et surtout de l'imprévu. De quoi surprendre tout le monde : un incident, un grain de folie ou le sentiment tenace des jours qui filent sans crier gare. Avant-hier soir, à l'occasion de son dernier concert à Paris, le virtuose a perdu son dentier en public. Ce détail a échappé à tout le monde. Les amateurs de jazz présents dans le club et bizarrement même ceux du premier rang, dans la fosse à deux mètres du groupe, n'y ont vu que du feu. Moi, je n'ai pas perdu une seule miette de l'action. Pourtant, j'étais au fond de la salle. Perché sur le rebord de la fenêtre aux rideaux métalliques. Et j'ai tout vu. Il faut dire que l'événement n'a duré que dix ou douze secondes. Les cinq autres membres du groupe (Ed Hurley à la guitare électrique, Rob Fulton à la contrebasse, Larry McGee aux percussions, Jordan Kim au piano et Tony LaPierre à la batterie) attiraient sur eux l'attention du public, même quand ils lui tournaient le dos. Je ne suis pas du genre à me laisser distraire facilement, que je me trouve en plein air, au premier rang à Carnegie Hall, sur le toit d'un gratte-ciel ou dans un trou à rats. Pie vous jui quet ai our Sur limo chaque en un mine, encion de seconde par fraction de seconde. Et j'ai stocké le tout dans mon cerveau de félin. Je suis capable de vous décrire la scène par le menu, je suis en mesure d'accélérer ou de ralentir le déroulé. Je peux vous faire un arrêt sur image. Dès que Sammy a compris qu'il venait de perdre son dentier, son corps s'est raidi dans toute sa longueur, le temps s'est arrêté. L'espace d'une seconde qui m'a semblé une éternité en ce dernier jour d'avril 2011. Puis le temps a repris son cours, indifférent à notre sort de petits terriens. Et chaque élément regagne sa place et son rôle dans le grand théâtre des petits riens qu'on appelle la vie. La suite a été rapportée dans les journaux. Les chroniqueurs se firent excellents tisseurs de rumeurs. Les uns dessinant des ailes au dentier, les autres multipliant les variations sur le thème de la chute. Et pourtant aucun d'eux n'était directement présent dans la salle de concert. La toile s'est enflammée, répandant des flots de racontars. Des milliers de courriels « Bouche édentée » ont circulé de Tokyo à San Francisco. Sur Twitter, le fil de la discussion «#GueuleOuverteAuNewMorning » a recueilli le plus de commentaires. La tournure tragique et comique prise par cet incident me rappelle une vieille histoire que mon mentor me racontait dans ma troisième vie, du temps où je m'appelais encore Farid et que j'étais un vrai chat soufi. Notre histoire circule aujourd'hui en Anatolie, au Tadjikistan et ailleurs en Asie Mineure. On avait parqué un éléphant venant de l'Inde profonde dans une étable obscure. Les gens, poussés par la curiosité, se sont précipités dans l'étable. Comme on n'y voyait guère à cause du manque de lumière, ils se mirent à toucher l'animal. Très vite, les langues se sont déliées. L'un d'eux toucha la trompe et dit : « Cet animal ressemble à un énorme tuyau ! » Un autre toucha les oreilles : « On dirait plutôt un grand éventail ! » Un autre, qui touchait les pattes, dit: « Non! Ce qu'on appelle un éléphant est bel et bien une espèce de colonne ! » Et ainsi, chacun d'eux se mit à le décrire à sa manière. Il est vraiment dommage qu'ils n'aient pas eu une bougie pour se mettre d'accord. Bien que faiblement éclairée, la salle du New Morning n'avait rien à voir avec l'étable de mon conte persan. Les choses se sont passées différemment. Sammy a glissé une main osseuse le long de sa jambe pour ramasser le dentier. Cette main droite a heurté la semelle en caoutchouc du pied droit avant de repêcher le précieux accessoire. Avec l'autre main, l'air de rien, les doigts bien écartés, Sammy continuait de jouer, prolongeant quelques notes ensoleillées sur un tapis de percussions. Le public goûtait l'harmonie des sons avec une jouissance presque charnelle. Sammy était la douceur incarnée. Il célébrait à sa manière le creux de ce soir d'été précoce. Tour à tour pianiste solo, auteur-compositeur, chanteur, poète, éveilleur des consciences. Rieur et blagueur aussi. Sammy était au meilleur de sa forme. Il faisait tout avec brio. Si Sappho LeDuc, sa dernière maîtresse, originaire de Nouvelle-Zélande, avait été là, tapie dans la pénombre du New Morning, veillant sur son homme comme une lionne sur son petit, elle verrait, comme moi, la bouche d'ombre de Sammy s'ouvrir et se fermer d'extase. Elle aurait reconnu la gencive rouge couleur foie, les lèvres gonflées, gercées et parcourues de stries noires comme passées au chalumeau. Elle n'aurait sans doute pas quitté des yeux son amant qui, après l'incident, jouait des deux mains, le dentier coincé entre les mâchoires, les joues moins creuses. La tête légèrement penchée, ses yeux mi-clos fixaient le plancher du New Morning. Il semblait tirer du sol de ce club du 10° arrondissement, à mi-distance de la porte Saint-Denis et de la gare de l'Est, des forces colossales venues des profondeurs. Bien qu'affaibli, Sammy était beau comme un prince de l'Égypte antique. Son rire était contagieux, son sourire lumineux. Sa voix : la musique noire tout entière. On le sentait, à cet instant-là, libre. Il était là, vivant. Visible et libre. Un homme libre est toujours intrigant pour les autres humains, il leur fait peur au plus profond d'eux. Sammy irradiait la grâce. Il tenait à distance la danse macabre du vautour. Le socle de la terre de Paris le soutenait, balayant ses doutes et ses angoisses. « Pour moi, tout a commencé il y a longtemps, au temps de la haute enfance, dans la terre rouge du Tennessee. Sur ce terreau pousse le premier arbre initiatique dont je suis le fruit, comment faire entrer cette donnée dans des minables petites têtes ? Où que j'aille, quoi que je fasse, leur malveillance me suit comme ma propre ombre. J'entends leur morgue, je cohabite avec leur mépris. Je lis leurs pensées comme sur un écran. Putain si je suis à Paris, c'est pour jouer, renouer avec le public mais ces gens-là ne vont jamais me lâcher. Ils ne jouissent que lorsqu'ils m'enfoncent la tête sous l'eau. Je connais leur goût pour la merde, the same old shit », tempête Sammy au téléphone sans prêter attention à mes minauderies. Il a les traits plus tirés que ce matin et ses yeux noirs sont arrondis et brûlants comme la braise. Nina, à l'autre bout du fil, a trouvé les mots justes pour rassurer son protégé, je note que son visage retrouve progressivement son éclat. Quarante minutes plus tard, il a souhaité bonne nuit d'une voix calme à Nina, qui n'ouvre la bouche que pour proférer quelque chose d'utile ou de bienveillant. En posant le combiné, il m'a lancé un regard las. Et d'une voix claire, presque autoritaire, comme s'il voulait se venger de quelqu'un ou de quelque chose, il m'a annoncé : « Je vais marcher un peu. » J'ai senti qu'il voulait être seul c'est pourquoi je l'ai laissé prendre la direction de la porte Saint-Denis. Il a besoin de solitude comme l'oiseau désire son nid au crépuscule. Son instinct l'a conduit dans la rue où les filles à demi nues battent le pavé de midi à midi. Avant de rencontrer Sammy, je pensais qu'il y avait deux races particulièrement monotones dans le règne animal : les hommes et les chiens. Je ne suis plus de cet avis aujourd'hui. D'ailleurs, j'évite tout jugement péremptoire. J'ai appris auprès de lui l'humilité, la compassion et le sens du paradoxe. Il m'arrive, dans une même matinée, d'être animé par des mouvements d'empathie puis d'égoïsme. De sourire à tout le monde comme savent faire les enfants. Mais à cet instant c'est plutôt l'inquiétude qui commence à m'assiéger. Il est parti, comme une furie, en claquant la porte. Et je n'ai pas su le retenir. Ni l'accompagner. Pour me consoler, je me suis souvenu de cette histoire orientale qui m'a été racontée du temps où je m'appelais Farid ou était-ce à l'époque où j'étais tombé fou amoureux de la belle et douce Shirin. Le cheikh d'un grand ordre à Istanbul, Sünbül Efendi, cherchant un successeur, envoya ses disciples cueillir des fleurs pour orner le couvent. Tous rentrèrent avec de grands bouquets de belles fleurs ; seul l'un d'entre eux — un certain Merkez Efendi - revint avec une petite plante bien fanée. Quand on lui demanda pourquoi il n'avait pas rapporté quelque chose qui füt digne de son maître, il répondit : « Je trouvai toutes les fleurs occupées à faire récollection avec le Seigneur ; comment pouvais-je interrompre cette prière constante qui était la leur. Je regardai et voilà une fleur avait fini sa récollection. C'est celle-là que j'ai rapportée. » Ce fut Merkez Efendi qui devint le successeur de Sünbül Efendi, et l'un des cimetières du mur byzantin d'Istanbul porte aujourd'hui encore son nom. Les histoires ont tendance à m'apaiser. À les entendre ou à les raconter, ce qui revient finalement au même, mon souffle se fait calme et régulier. Si je parle par flots c'est parce que j'ai le palpitant à l'envers à cause du chagrin. Je me sens dévasté, écrasé comme le manioc qui se rend à la farine sous les coups de boutoir du pilon. D'ordinaire, je ne parle pas aux humains, qu'ils soient noirs ou blancs, jeunes ou vieux. Je me tiens à carreau avec eux. Surtout ici à New York. Je me méfie des hommes, des femmes et de leurs clébards. Leurs enfants, c'est pire. Ils vous donnent un os à ronger et vous mettent aux fers jusqu'à la fin de vos jours. Avec mon guide, c'est une tout autre histoire. Une histoire de respect et d'amour. On se comprend à distance. On se caresse des yeux. Pas besoin de mots. De morsures ou de coups de griffes. Je suis son ombre, le gardien de ses souvenirs. Je donnerais tout pour lui faire plaisir. Si j'avais sa merveilleuse voix, je chanterais ses chansons car je les connais mot pour mot. Presque aussi bien Je parle par flots lorsque je suis très ému et que j'ai du mal à contenir mes émotions. Les émotions sont des impulsions électriques, elles balaient tout sur leur chemin. Elles transitent par l'aimant du cœur. Il nous est donné de ressentir la joie ou la peine, à distance, pour autrui. Par télépathie. Je suis bien placé pour le savoir, j'éprouve les mêmes sentiments que Sammy, et qu'importe si je me trouve bien loin de lui. Il en est toujours ainsi, du moins depuis que j'ai installé ma couche ou, plus exactement, mon bac à litière dans son petit appartement. « Tu es ici chez toi, ami ! » Ce furent là ses premiers mots, si ma mémoire ne me joue pas de vilains petits tours. J'ai trouvé dans son ombre un foyer, une oasis. Et j'y ai déniché aussi des revues, des disques et des livres. Avec une patience d'ange, je les ai tournés dans tous les sens avant de les lire l'un après l'autre. La lecture me procure un plaisir sensuel. Je me suis senti bien en leur compagnie. Mon corps et mon esprit s'habituant peu à peu à une nouvelle discipline, mon organisme à une nouvelle hygiène, et mes sens à de nouvelles surprises. Je n'ai jamais fait une grande différence entre les voyages et les livres. La durée des uns ou les pages des autres m'enchantent autant que les paysages de Sur la route, je tiens à mes petites habitudes et à mes rites sans lesquels le chaos s'installe en nous. Je cale mon rythme sur celui du bitume, toujours entre deux états de veille, je ne suis jamais réellement réveillé, jamais réellement endormi. Je me fonds dans la nature. Et avec un peu de chance, j'arrive à poser ma couche dans des espaces clairs et fonctionnels comme une maquette d'architecte, de ceux qui à défaut de conserver la sagesse du monde dans une calebasse nous facilitent l'existence. Dans le bus ou dans le train, je pars à la recherche d'un petit coin spacieux sur la banquette arrière ou dans le dernier wagon. J'ai avalé les kilomètres, j'ai dévoré l'espace dans le sillage de mon maître et Pour Sammy Kamau-Williams la douceur de ce soir d'avril n'était qu'un répit passager, un retour temporaire à la vie, un quart de lune d'avant les ténèbres. Nous étions tous dans la nuit, nous avions grand besoin de repos. Les quarante dernières années de Sammy ont été épiques et harassantes. Un geyser de sève. Et il a beaucoup donné. Il a passé son temps à rameuter les frères et les sœurs, à lier leurs énergies à la manière de ces arbres qui mêlent leurs ramures dans le ciel. À écrire, à composer en groupe ou en solo. À monter des troupes avec Dany Gibbs et d'autres artistes de grand calibre. À chanter, donner des concerts gratuits dans les ghettos de Washington DC, Los Angeles ou Dallas. À travailler en réseau dans le but d'accoucher la révolution. À se battre contre l'ennemi du jour, qu'il se nomme Ségrégation, Dick Nixon ou Ronald Reagan. Et surtout il ne fallait jamais désespérer car la vieille taupe de l'histoire finira par montrer le bout de son museau. De toutes ses fibres, il voulait lever son peuple, laisser une œuvre musicale tout en cassant les jointures de la machine diabolique du capitalisme. Il est parvenu, avec ses mots, à se faire guérisseur, prophète, meneur. Chasseur de djinns. Et ce n'est pas tout. Ses déboires de bohémien et son caractère irascible lui valent de sourdes inimitiés et d'innombrables ennemis. Mais Sammy n'écoute que sa conscience plus tourmentée que sa tête. Quand j'ouvre l'œil de la raison, on me traite de fou à lier, confesse-t-il dans l'une de ses plus célèbres chansons. Les gens du métier l'ont excommunié. Qu'importe. Sammy continue de sacrifier sa vie pour le bien-être d'autrui. La révolution ne peut pas attendre. Il s'agit de faire sécession, martèle-t-il toujours véhément car la blanche Amérique, avenante comme un cactus, court à sa perte. Elle joue mano a mano avec la mort, fascinée par sa propre chute. Ses enfants perdus comme Jimi Hendrix, Sam Cooke ou Jim Morrison ont capté le message caché dans le blues comme l'amande est dissimulée sous l'écorce. Et nul n'ignore ce qui leur est arrivé par la suite. Avaient-ils éventé imprudemment des secrets trop lourds à porter ? S'étaient-ils bien comportés avec lange de la mort ? Qu'avaient-ils vu pleinement à l'heure ultime ? Avaient-ils entonné un dernier refrain de leur composition ou un poème de Rainer Maria Rilke en quittant cette terre ? Voilà les questions qui taraudent L'existence et l'œuvre du barde ont été, jusqu'à ce soir, une seule et même chose : génie et folie. Côté pile : incendies et enfer. Chute et damnation. Gouffres abyssaux et démons. Côté face : illumination, musique et activisme, progéniture et coups de génie. Il y eut aussi des frôlements d'ailes angéliques. Avec Sammy, il n'y a jamais de demi-mesure, de juste milieu. Il fuit les mondanités, l'exposition médiatique, les honneurs. On admire son audace, ses coups d'archet vigoureux, sa vision et son magnétisme. On le déteste pour les mêmes raisons. De mémoire de chat, ce concert parisien tenait de bout en bout du miracle. Je me repasse le film pour recouvrer les sentiments qui m'ont assailli au New Morning. Était-il, quelques minutes après l'incident du dentier, évanescent par ui e par de poupe en violon de me die un efe nuit du 16 avril 1981 avec le batteur Art Blakey, l'inventeur du hard-bop aux côtés des Jazz Messengers, dans le rôle de parrain ? Les incrédules, qui croient déceler dans mes yeux les flammes de l'enfer, vont échafauder de multiples hypothèses. Je les laisse tourner en rond dans le puits à sec de leurs obsessions. New York Is Killing Me, Sisters of the Yam, Take the A Train, Winter in America, Living to Love, Ain't I a Woman ? Im New Here, il enchaînait les morceaux, et au fur et à mesure que crépitaient les flashes et les applaudissements, il reprenait confiance. Il se détendait, plaisantait en passant en revue ses déboires avec la justice. Comme toujours, terriblement séducteur. Éducateur. Passeur aussi, portant l'héritage de John Coltrane, de Bird et de la grande Billie Holiday. Altier et indémodable. Se tenant debout comme au premier matin du monde. Entre deux morceaux, il débite des bribes d'histoires. Des récits réels ou imaginaires, le bluesman se muant en conteur qui aime raconter aussi des anecdotes divertissantes. Il sait se poster à la manière de Papa Legba aux croisements des chemins. Aux carrefours d'hier et d'autrefois. Et sa mémoire remonte à la source. Dans l'arrière-pays de l'enfance. Quelque part entre Clarksdale, Mississippi et Savannah, Tennessee, là où le blues a vu le jour. Le son de la Création est né là-bas, dans le delta du Mississippi, c'est-à-dire dans la fange, les boyaux et la sueur acide des esclaves africains. La voix caverneuse de Sammy envoûtait son public, des connaisseurs pour la plupart. Des mordus ayant tété le jazz depuis leur prime enfance. Ce sont ces gens-là qui ont fait de Paris une des plus grandes capitales de la new thing, la chose dont on ne parle qu'entre initiés et dont on ne prononce jamais le nom. Si Sammy n'était pas en tournée à Paris, il n'aurait sans doute pas couru le risque de croiser la new thing, ou à tout le moins de souffrir de ses effets. À Amsterdam, à Barcelone ou à Rome, en tout cas partout où sa détestable réputation ne l'a pas suivi, il se serait refugié, comme à son habitude, dans ces endroits sombres qu'aucune électricité ne vient révéler. Il serait porté disparu comme il l'a été tout au long de ces sept dernières années. Traqué par ses démons, recherché par ses créanciers. Poursuivi par la police fédérale et par celle de l'État de New York. Les gazettes bruissent de rumeurs sur son compte. Hier encore, on le disait reparti sans un mot pour les organisateurs français. Caprice ou canular ? On a cru qu'il s'est perdu dans son Paris chéri. Qu'il a été rattrapé par le danger. Qu'il est reparti à la chasse aux fantômes du passé dans les clubs d'antan, de La Chapelle des Lombards au Bœuf sur le toit. Les lèvres écumantes de blasphème, les Cassandre prédisent sa rechute. Il serait guetté par une ombre plus forte que lui. Il serait avalé par le désert galactique de son propre démon. Dieu merci, il n'en fut rien. Nul ennemi n'a croisé la baïonnette devant sa longue silhouette. Sammy est accueilli avec chaleur et passion. Son public ne lui a pas tenu rigueur de son retard. Il faut croire que les gens ne l'avaient pas oublié. Au contraire, ils attendaient son retour. Ils espéraient le revoir une dernière fois. Ils l'aimaient comme au premier jour. J'ai eu le temps de lui faire un clin d'œil tandis qu'il s'asseyait au piano. Il a exécuté un petit mouvement à moi seul destiné. J'étais soulagé. Quand j'ai une idée en tête, elle me vient toujours en musique et en mélodie. J'ai vu le jour dans un foyer bourgeois de Brooklyn. Vous dire que ma famille est blanche et huppée n'a pas trop d'importance car la différence entre les hommes, même aux États-Unis d'Amérique, a peu d'emprise sur ma toile psychologique. À ce stade, disons que je les vois tous pareils, Noirs, Blancs, Hispaniques ou Asiatiques. Je vous dois un autre aveu : je suis un compositeur raté. J'ai été un saxophoniste passable, j'ai beaucoup fréquenté les œuvres, les compositeurs et les interprètes, mais j'ai très tôt compris que la musique n'était pas ma voie. Il faut savoir accepter ses limites et sa propre insignifiance dans certains domaines. L'âge venant, j'ai appris à dompter mes émotions, à accepter ce que le destin me réserve chaque aube qui passe. J'ai accepté aussi ma propre insignifiance dans la création musicale mais je sais apprécier le talent d'autrui. De plus, coexister au quotidien avec un génie assoiffé d'absolu comme Sammy n'est pas une sinécure. Attention, je serais très mal placé pour me plaindre aujourd'hui. Surtout ici, dans la Ville Lumière. Paris a le secret de nous rendre fous dingues, nous autres Américains. Et surtout nos artistes. Particulièrement les musiciens en quête de la Chose innommée et innommable. La Chose serait partie de New York où elle avait ses habitudes dans le milieu interlope de Greenwich Village. On l'a vue pour la dernière fois siroter une bière au Five Spot Café, le club des frères Termini sur la 3° Avenue. Puis elle s'est volatilisée sans crier gare. Évanouie. Disparue des écrans. Avalée par la grande nuit. Quelques décennies plus tard, on la retrouve à Paris. Des initiés remettent leurs pas sur ses traces contre leur gré, happés par la Chose. Nouvelle disparition. Depuis, rien de solide à se mettre sous la dent. Tout juste des rumeurs, des chimères. Des hypothèses. Les plus fins limiers ont repris l'enquête dès que la disparition fut avérée. Ils connaissent leur affaire, ils ont fait leurs classes chez les plus grands artistes. Chez Charlie Parker, chez Miles Davis. Chez Dizzy, Monk ou Coltrane. Pas de héros, pas de guide parmi eux, juste des inspecteurs patients comme la pierre. Et pourtant rien ne remonte à la surface. La Chose se cache pour une raison inconnue. Dans la patrie du « nouveau roman », de la « nouvelle vague » et de la « nouvelle cuisine », ses apparitions étonnaient. Intriguaient. Les écrivains Jean-Paul Sartre, Boris Vian et tous leurs confrères de Saint-Germain-des-Prés guettaient le retour de la Chose. On a pensé un temps qu'elle s'était éclipsée dans les catacombes de Lutèce, non loin du Jardin des Plantes. La chronique rapporte qu'un Haïtien de Paris, un connaisseur qui prétend avoir rencontré la Chose pour la première fois, sur le balcon de l'hôtel des Orchidées à Pétionville, l'aurait vue se glisser dans la cave d'un club de l'entre-deux-guerres, au 666 boulevard Montmartre. De là, on perd encore une fois sa trace. On suppute qu'elle se terre dans un de ces clubs par lesquels les Parisiens découvrirent les faits suivants dans cet ordre : * que les sauveurs étatsuniens avaient parfois le teint ébène ; * qu'ils avaient souvent la science du swing ; * que certains d'entre eux avaient élu domicile dans la capitale à l'instar de Joséphine Baker. La Chose s'était bien acclimatée dans le Montmartre d'avant-guerre. Mais dans les années 1945-50, elle migra soudainement au Quartier latin. Sur la rive gauche, la Chose est devenue la Nouvelle Chose. The New Thing. Tout devient signe ou présage pour qui est à l'affût, prêt à s'émerveiller, prêt à interpréter, prêt à imaginer des concordances et des rapprochements. Plus on la recherche, plus elle se laisse désirer. La Chose est pourtant à Paris, jure-t-on. Charmeuse. Mais toujours aussi invisible. Depuis les musiciens jouent leur musique, les femmes accouchent, les vieillards meurent dans la solitude, les guetteurs de signes guettent le moindre signal. La Terre tourne mais la Chose, elle, se terre. À Paris sans doute. Le monde est suspendu à un fil les nuits de pleine lune. Il a la nostalgie de la Chose. Il désire son retour. Mieux, il l'attend comme un messie.
Bot : tu es aujourd'hui un peu plus finaud que dinah, la chatte de la petite alice qui vit toujours au pays des merveilles. depuis la nuit des temps, les hommes ont recherché la compagnie des chats pour leurs sens aigus. les romains scrutaient leurs moindres mouvements pour prédire les éruptions volcaniques. ce spectacle leur procurait un mélange assez plaisant d'excitation et de terreur. on raconte que les sumériens lisaient dans la prunelle féline le bruit et la germination du temps. les akkadiens avaient inventé avant tout le monde un système de prévention antisismique. des chamanes interprétaient les cris provenant des chats glissés dans un tunnel souterrain à l'aide d'un câble de traction sophistiqué. la palme de l'excellence revient aux pharaons qui, eux, s'inclinaient devant notre magnificence de félidés. nous étions, à l'époque de néfertiti, les suzerains du monde. les chats d'aujourd'hui, tout apprivoisés, vaccinés et castrés qu'ils sont, n'ont pas pour autant perdu la main. ils savent se rendre utiles en divers domaines, certains connus du grand public et d'autres très secrets. j'aurais préféré cultiver l'humilité en taisant mes petits exploits mais c'est trop tard. je suis tenu par le pacte. mon récit attend d'être charroyé aux quatre coins du monde. je dois livrer bataille pour sauver mon âme et la sienne. on dit que l'océan ne laisse jamais ses poissons lui échapper, de même la terre ne laisse pas ses enfants se précipiter dans l'océan. la mer a eu pour injonction de ne jamais dépasser ses frontières afin de ne pas tourmenter les hommes. il y a des règles antiques qui régissent les lois de la nature et la danse de l'univers. quant à moi, je mets toujours mes pas dans ceux de sammy l'enchanteur depuis le jour béni de notre rencontre sur un trottoir presque désert, à deux cents mètres de times square. c'était ici, vous l'avez compris, à new york, au centre de manhattan. inséparables, nous sommes devenus inséparables par beau temps ou par grosse tempête. paresseux, je trottine souvent dans son sillage. mais il arrive aussi que je mette la gomme parce qu'un bruit m'a effrayé, et dans ce cas c'est sammy qui se met à courir comme un dératé pour me rattraper. un jour, après une course-poursuite mémorable, à bout de souffle, il m'a confié que je suis sa lune. je lui ai rétorqué qu'il est mon soleil. nous avons éclaté de rire. un rire franc et massif, sous les yeux des passants ahuris. était-il sérieux ou d'humeur taquine, je ne le saurai jamais. par contre, je peux vous garantir que pas une fois je ne l'ai quitté d'une semelle car le soleil n'est rien sans la lune, et la lune rien sans le soleil. nous tourbillonnons ensemble le jour et la nuit. ma vie a repris, avec lui, tout son sens quotidien. nous avons des projets plein les tiroirs. il pense qu'il n'a pas eu encore le temps d'explorer, à soixante ans, toute une panoplie de genres musicaux. je suis de son avis. je lui ai concédé qu'il a parfaitement raison une fois de plus et je me suis fait la promesse de l'aider à enfanter ces chants, ces refrains et ces mélodies si difficiles à exprimer. je comprends son hésitation car hier, tout lui souriait ; les mots semblaient couler de source dès qu'il se mettait à griffonner sur un bout de papier au retour d'une de ses promenades. aujourd'hui, c'est plus difficile. les longues enjambées de sammy sont célèbres dans le village et au-delà, à harlem singulièrement où il ne passe pas un jour sans que quelqu'un ne l'arrête dans la rue pour prendre de ses nouvelles ou pour le saluer longuement. dans ce cas, l'admirateur pose religieusement sa main droite sur la poitrine, la tête s'inclinant à la manière des bonzes du tibet. mon sammy, fier comme un paon, rend le salut d'un petit mouvement du chef quand il est pressé sinon il s'arrête pour échanger des mots ardents, brûlant de chaleur fraternelle avec l'aficionado. même si je me tiens à distance en pareille occasion, je sais lire sur ses lèvres rubis et il ne me faut pas plus de trente secondes pour deviner la teneur des propos échangés. les gens se font du souci à son endroit, lui demandant encore et encore pourquoi il n'a pas sorti de disques depuis plus de quinze ans et pourquoi les radios et les maisons de production boudent ses précieuses compositions. sammy rétorque sur le ton de la plaisanterie, évoque ses longues recherches musicologiques, refusant de prendre au tragique sa situation personnelle. il y a tant de jeunes frères talentueux et impatients, rétorque-t-il une fois à souleika, une jeune chanteuse qui balançait ses longues tresses rasta à droite et à gauche dès qu'elle croisait dans la rue son compositeur préféré. comme elle, peu d'admirateurs notent ma présence, alors que je ne suis que quelques pas derrière lui. si je sais me rendre invisible pour le commun des mortels, la providence m'a doté d'un autre don : la capacité de lire les signes et les songes qui échappent aux hommes occupés par l'incessant et harassant combat pour la survie quotidienne. ils quittent rarement la caverne de leur corps. mais une fois le pain et le toit assurés, les humains jettent leurs dernières forces pour satisfaire des besoins d'une fastueuse inutilité : paraître plus riche, plus fort, plus intelligent et plus beau que leur voisin de palier. il y a plusieurs semaines déjà, j'avais senti l'ombre du vautour bicéphale planer au-dessus de nos têtes. certes j'avais sursauté sur le moment mais je ne m'étais pas inquiété outre mesure car nous étions en tournée en france. rien de bien grave ne pouvait nous arriver si loin de chez nous, pensais-je distraitement. nous voilà partis jouer dans des petites villes paisibles, affublées de noms exotiques. des villes d'histoire et de vin. nous avions pour mission de répandre partout les bienfaits de la divine chanson. c'est pourquoi je peux vous citer les noms de ces villes dans l'ordre sans me tromper beaucoup car ils sont imprimés dans mon cortex cérébral. nous avions emprunté un car, puis un train régional pour reprendre le car en rase campagne et terminer par le rail. nous avions sillonné la province française, de festival de jazz en festival de jazz, de cognac à vienne, en passant par saint-tropez, uzès et evreux. enfin nous étions arrivés à paris, accueillis par les déjections acides des pigeons de la gare nous avions passé le plus clair de notre séjour à paris, entre plaisirs culinaires, répétitions et visites de cloîtres ou de musées. je dois avouer que j'aime tout de cette ville, l'élégance et la majesté des lieux me touchent particulièrement. si le quai voltaire, la seine et le louvre me séduisent encore et toujours, j'adore fourrer mon nez dans les recoins de la capitale, hors des circuits touristiques. déambuler dans les jardins parfumés de la grande mosquée de paris par exemple, siroter un thé aux épices dans l'arrière-cour de ce sanctuaire des hommes vertueux, vous avez là des menus plaisirs qui vous réconcilient avec la vraie vie. nous étions arrivés à paris par le rail. nous avions quitté new york une semaine plus tôt . a notre arrivée ,le mois d'avril bruler ses dernières cartouche et le ciel de roissy arborer une couleur cire d'abeille .sur le tarmac même envahi par l'émotion j'ai remercier chaudement la providence de m'avoir ote la peur . envolée ma hantise de l'apesanteur et du transport aérien . j'ai dormie comme un bébé durant la traversée. à mon réveil, j'avais de la pluie dans le regard et nous voilà sains et saufs à paris, la ville que mon maître et ami chérit tant. « je t'ai appelé paris parce que tu as, comme cette ville, un gros cœur qui palpite », me taquinait sammy quand il était de bonne humeur. entre sammy et la ville lumière, c'est déjà une vieille histoire. émaillée de grandes joies et de multiples orages. une histoire où le chaud et le froid se joignent pour mêler leurs eaux tumultueuses. me voici à paris donc. pour moi, c'était une première. quelque chose me disait que ce voyage ne serait pas de tout repos. que sammy m'ait beaucoup parlé de paris, de sa beauté éternelle, de sa grâce impeccable, ne me rassurait pas pour autant. je m'efforçais d'imaginer une cité antique et moderne à la fois, tournée vers le sacré, la science et la beauté sans être trop austère, auquel cas elle n'aurait eu aucune chance de séduire le troubadour qui aime tant les villes vibrantes, conviviales et rétives. sa compagne, sappho, ne serait pas toujours de cet avis. elle soulignerait que paris n'est plus ce qu'il était. c'est une momie, un musée à ciel ouvert, s'emporterait-elle, démarrant au quart de tour dès qu'il était question de beauté. hier on y avait tendance à tenir les travaux de la raison en haute estime, à chérir les œuvres du passé, à cultiver les talents artistiques ou à rechercher la compagnie des mots. on y traquait la beauté là où elle se nichait, dans les faubourgs et les cabarets. hélas, ce paris-là n'est plus qu'un vieux souvenir, soupirerait-elle. la faute aux millions de touristes grouillant dans le ventre de la capitale, transformant ses restaurants et ses légendaires brasseries en débits de plats congelés tout juste passés à la poêle et affublés de noms alléchants. cuisine traditionnelle ou pas, paris est un baptême longtemps différé qui se réalisait enfin, et qui plus est au seuil de ma dernière vie. je n'ai pas boudé mon plaisir devant la tour eiffel, les buttes-chaumont et le moulin-rouge. au cimetière du père-lachaise, je me suis recueilli devant la tombe de jim morrison parti à vingt-sept ans comme janis joplin, jimi hendrix, robert johnson, brian jones, kurt cobain ou amy winehouse. ces artistes maudits ont compris très tôt qu'une demi-vie et une poignée de chansons suffisaient à marquer son temps et entrer dans la légende. mourez jeunes et vous serez adulés, voilà ce qu'ils semblent nous susurrer avec l'approbation de l'enchanteur. s'ils ont été fauchés prématurément, c'est qu'ils ont pu éprouver tôt les vibrations de la grande chanson tellurique. avant d'être crucifiés dans la fleur de l'âge. ils ont mérité le grand repos. cela force le respect, penserait sammy qui lutte entre la vie et la mort, à l'heure qu'il est, sur son lit d'hôpital. paris force aussi le respect. il regorge de bâtisses gothiques, de tombes cachées sous les pavés, de clameurs terrestres dans les allées du métro et sur les grands boulevards où se fondent dans la population des fakirs afghans déguisés en vendeurs de fleurs, des yogis tibétains ou de vénérables maîtres tambours qui, dans les zaouias du maghreb, conduisent les fidèles jusqu'à la transe, jusqu'au vertige, jusqu'à l'extinction. je sais les reconnaître ces officiants mais c'est pas tout. je veux tout connaître de paris. tout goûter de lui. et j'ai fait le tour des disquaires et des clubs de jazz, puis j'ai changé de braquet pour filer daredare au louvre. grande fut ma déception. la joconde m'a paru bien modeste pour ne pas dire très minuscule. ses lèvres si minces qu'elles disparaissaient sous le pic nasal. cette femme qui semblait loucher pour de bon méritait-elle tout ce tintamarre ? paris vous réserve des surprises. en guise de cadeau de baptême, j'ai eu droit à un carpaccio de poulpe baignant dans l'huile d'olive. j'ai avalé ma déception picturale pour me réconcilier avec l'humanité. je m'appelle paris, je vous l'ai déjà dit. celui que la presse décrivait parfois comme le bob dylan noir m'a donné ce nom totémique parce que paris était synonyme de fête ininterrompue, d'éternel été, de bain de jouvence. cela me vaut des « waouh » dans les rues et les gouttières de manhattan. tout cela est déjà loin, le vautour est passé par là. ponctuel comme papa legba, le maître des carrefours, le personnage aux mille visages des contes haïtiens qui tient dans ses doigts osseux, tel saint pierre, les clefs de l'autre monde. il y a le connu baignant dans la clarté de midi. il y a aussi l'inconnu tapi au plus profond, que ce soit à l'intérieur comme à l'extérieur de nous. et entre les deux mondes, il y a plusieurs portes. depuis tout petit déjà, sammy savait pousser toutes les portes, qu'elles donnent sur le perron du paradis bleu azur ou sur le parvis de l'enfer. une fée s'était penchée sur son berceau. elle était belle, radieuse. divine et éternelle aussi. elle s'appelle musique. et elle fut là pour lui. dès le premier jour à veiller sur ses premiers pas, l'aider à pousser les portes sans effort. tout s'est joué dans la prime enfance, confirme sammy au visiteur de passage ou au journaliste. mieux, il se lance dans la confession en ces termes : « je suis né à chicago mais c'est la glaise rouge du bourg de savannah, dans le tennessee, qui reste mon élément naturel. tous les jours, tôt le matin avant de partir à l'école, j'ai pris pour habitude de lancer mes doigts à l'assaut du piano à quatre sous acheté par ma grand-mère. je n'ai fait qu'obéir à ma grand-mère. et sous sa direction je me suis jeté sans retenue dans la musique, laquelle ne fut pas seulement une pratique contraignante mais surtout un camarade de jeu invisible et fidèle. je n'ai pas choisi la musique ; c'est plutôt la musique qui m'a choisi. qui a fait de moi son serviteur vigilant. toute ma vie, je resterai, je l'espère, ce tympan qui vibre avec le carillon de son époque. » humble et élégant, ce qui n'a jamais exclu chez lui l'ambition et l'exigence, sammy en a fait du chemin depuis qu'il a quitté la gadoue du tennessee. sur scène, sammy donne toujours le meilleur de son talent dans l'éclat éblouissant de l'instant, rassemblant autour de lui l'orchestre et le public réunis dans la même communion. chaque concert apporte un son neuf et surtout de l'imprévu. de quoi surprendre tout le monde : un incident, un grain de folie ou le sentiment tenace des jours qui filent sans crier gare. avant-hier soir, à l'occasion de son dernier concert à paris, le virtuose a perdu son dentier en public. ce détail a échappé à tout le monde. les amateurs de jazz présents dans le club et bizarrement même ceux du premier rang, dans la fosse à deux mètres du groupe, n'y ont vu que du feu. moi, je n'ai pas perdu une seule miette de l'action. pourtant, j'étais au fond de la salle. perché sur le rebord de la fenêtre aux rideaux métalliques. et j'ai tout vu. il faut dire que l'événement n'a duré que dix ou douze secondes. les cinq autres membres du groupe (ed hurley à la guitare électrique, rob fulton à la contrebasse, larry mcgee aux percussions, jordan kim au piano et tony lapierre à la batterie) attiraient sur eux l'attention du public, même quand ils lui tournaient le dos. je ne suis pas du genre à me laisser distraire facilement, que je suis en plein air, au premier rang à carnegie hall, sur le toit d'un gratte-ciel ou dans un trou à rats. pie vous jui quet ai our sur limo chaque en un mine, encion de seconde par fraction de seconde. et j'ai stocké le tout dans mon cerveau de félin. je suis capable de vous décrire la scène par le menu, je suis en mesure d'accélérer ou de ralentir le déroulé. je peux vous faire un arrêt sur image. dès que sammy a compris qu'il venait de perdre son dentier, son corps s'est raidi dans toute sa longueur, le temps s'est arrêté. l'espace d'une seconde qui m'a semblé une éternité en ce dernier jour d'avril 2011. puis le temps a repris son cours, indifférent à notre sort de petits terriens. et chaque élément regagne sa place et son rôle dans le grand théâtre des petits riens qu'on appelle la vie. la suite a été rapportée dans les journaux. les chroniqueurs se firent excellents tisseurs de rumeurs. les uns dessinant des ailes au dentier, les autres multipliant les variations sur le thème de la chute. et pourtant aucun d'eux n'était directement présent dans la salle de concert. la toile s'est enflammée, répandant des flots de racontars. des milliers de courriels « bouche édentée » ont circulé de tokyo à san francisco. sur twitter, le fil de la discussion «#gueuleouverteaunewmorning » a recueilli le plus de commentaires. la tournure tragique et comique prise par cet incident me rappelle une vieille histoire que mon mentor me racontait dans ma troisième vie, du temps où je m'appelais encore farid et que j'étais un vrai chat soufi. notre histoire circule aujourd'hui en anatolie, au tadjikistan et ailleurs en asie mineure. on avait parqué un éléphant venant de l'inde profonde dans une étable obscure. les gens, poussés par la curiosité, se sont précipités dans l'étable. comme on n'y voyait guère à cause du manque de lumière, ils se mirent à toucher l'animal. très vite, les langues se sont déliées. l'un d'eux toucha la trompe et dit : « cet animal ressemble à un énorme tuyau ! » un autre toucha les oreilles : « on dirait plutôt un grand éventail ! » un autre, qui touchait les pattes, dit: « non! ce qu'on appelle un éléphant est bel et bien une espèce de colonne ! » et ainsi, chacun d'eux se mit à le décrire à sa manière. il est vraiment dommage qu'ils n'aient pas eu une bougie pour se mettre d'accord. bien que faiblement éclairée, la salle du new morning n'avait rien à voir avec l'étable de mon conte persan. les choses se sont passées différemment. sammy a glissé une main osseuse le long de sa jambe pour ramasser le dentier. cette main droite a heurté la semelle en caoutchouc du pied droit avant de repêcher le précieux accessoire. avec l'autre main, l'air de rien, les doigts bien écartés, sammy continuait de jouer, prolongeant quelques notes ensoleillées sur un tapis de percussions. le public goûtait l'harmonie des sons avec une jouissance presque charnelle. sammy était la douceur incarnée. il célébrait à sa manière le creux de ce soir d'été précoce. tour à tour pianiste solo, auteur-compositeur, chanteur, poète, éveilleur des consciences. rieur et blagueur aussi. sammy était au meilleur de sa forme. il faisait tout avec brio. si sappho leduc, sa dernière maîtresse, originaire de nouvelle-zélande, avait été là, tapie dans la pénombre du new morning, veillant sur son homme comme une lionne sur son petit, elle verrait, comme moi, la bouche d'ombre de sammy s'ouvrir et se fermer d'extase. elle aurait reconnu la gencive rouge couleur foie, les lèvres gonflées, gercées et parcourues de stries noires comme passées au chalumeau. elle n'aurait sans doute pas quitté des yeux son amant qui, après l'incident, jouait des deux mains, le dentier coincé entre les mâchoires, les joues moins creuses. la tête légèrement penchée, ses yeux mi-clos fixaient le plancher du new morning. il semblait tirer du sol de ce club du 10° arrondissement, à mi-distance de la porte saint-denis et de la gare de l'est, des forces colossales venues des profondeurs. bien qu'affaibli, sammy était beau comme un prince de l'égypte antique. son rire était contagieux, son sourire lumineux. sa voix : la musique noire tout entière. on le sentait, à cet instant-là, libre. il était là, vivant. visible et libre. un homme libre est toujours intrigant pour les autres humains, il leur fait peur au plus profond d'eux. sammy irradiait la grâce. il tenait à distance la danse macabre du vautour. le socle de la terre de paris le soutenait, balayant ses doutes et ses angoisses. « pour moi, tout a commencé il y a longtemps, au temps de la haute enfance, dans la terre rouge du tennessee. sur ce terreau pousse le premier arbre initiatique dont je suis le fruit, comment faire entrer cette donnée dans des minables petites têtes ? où que j'aille, quoi que je fasse, leur malveillance me suit comme ma propre ombre. j'entends leur morgue, je cohabite avec leur mépris. je lis leurs pensées comme sur un écran. putain si je suis à paris, c'est pour jouer, renouer avec le public mais ces gens-là ne vont jamais me lâcher. ils ne jouissent que lorsqu'ils m'enfoncent la tête sous l'eau. je connais leur goût pour la merde, the same old shit », tempête sammy au téléphone sans prêter attention à mes minauderies. il a les traits plus tirés que ce matin et ses yeux noirs sont arrondis et brûlants comme la braise. nina, à l'autre bout du fil, a trouvé les mots justes pour rassurer son protégé, je note que son visage retrouve progressivement son éclat. quarante minutes plus tard, il a souhaité bonne nuit d'une voix calme à nina, qui n'ouvre la bouche que pour proférer quelque chose d'utile ou de bienveillant. en posant le combiné, il m'a lancé un regard las. et d'une voix claire, presque autoritaire, comme s'il voulait se venger de quelqu'un ou de quelque chose, il m'a annoncé : « je vais marcher un peu. » j'ai senti qu'il voulait être seul c'est pourquoi je l'ai laissé prendre la direction de la porte saint-denis. il a besoin de solitude comme l'oiseau désire son nid au crépuscule. son instinct l'a conduit dans la rue où les filles à demi nues battent le pavé de midi à midi. avant de rencontrer sammy, je pensais qu'il y avait deux races particulièrement monotones dans le règne animal : les hommes et les chiens. je ne suis plus de cet avis aujourd'hui. d'ailleurs, j'évite tout jugement péremptoire. j'ai appris auprès de lui l'humilité, la compassion et le sens du paradoxe. il m'arrive, dans une même matinée, d'être animé par des mouvements d'empathie puis d'égoïsme. de sourire à tout le monde comme savent faire les enfants. mais à cet instant c'est plutôt l'inquiétude qui commence à m'assiéger. il est parti, comme une furie, en claquant la porte. et je n'ai pas su le retenir. ni l'accompagner. pour me consoler, je me suis souvenu de cette histoire orientale qui m'a été racontée du temps où je m'appelais farid ou était-ce à l'époque où j'étais tombé fou amoureux de la belle et douce shirin. le cheikh d'un grand ordre à istanbul, sünbül efendi, cherchant un successeur, envoya ses disciples cueillir des fleurs pour orner le couvent. tous rentrèrent avec de grands bouquets de belles fleurs ; seul l'un d'entre eux — un certain merkez efendi - revint avec une petite plante bien fanée. quand on lui demanda pourquoi il n'avait pas rapporté quelque chose qui füt digne de son maître, il répondit : « je trouvai toutes les fleurs occupées à faire récollection avec le seigneur ; comment pouvais-je interrompre cette prière constante qui était la leur. je regardai et voilà une fleur avait fini sa récollection. c'est celle-là que j'ai rapportée. » ce fut merkez efendi qui devint le successeur de sünbül efendi, et l'un des cimetières du mur byzantin d'istanbul porte aujourd'hui encore son nom. les histoires ont tendance à m'apaiser. à les entendre ou à les raconter, ce qui revient finalement au même, mon souffle se fait calme et régulier. si je parle par flots c'est parce que j'ai le palpitant à l'envers à cause du chagrin. je suis dévasté, écrasé comme le manioc qui se rend à la farine sous les coups de boutoir du pilon. d'ordinaire, je ne parle pas aux humains, qu'ils soient noirs ou blancs, jeunes ou vieux. je me tiens à carreau avec eux. surtout ici à new york. je me méfie des hommes, des femmes et de leurs clébards. leurs enfants, c'est pire. ils vous donnent un os à ronger et vous mettent aux fers jusqu'à la fin de vos jours. avec mon guide, c'est une tout autre histoire. une histoire de respect et d'amour. on se comprend à distance. on se caresse des yeux. pas besoin de mots. de morsures ou de coups de griffes. je suis son ombre, le gardien de ses souvenirs. je donnerais tout pour lui faire plaisir. si j'avais sa merveilleuse voix, je chanterais ses chansons car je les connais mot pour mot. presque aussi bien je parle par flots lorsque je suis très ému et que j'ai du mal à contenir mes émotions. les émotions sont des impulsions électriques, elles balaient tout sur leur chemin. elles transitent par l'aimant du cœur. il nous est donné de ressentir la joie ou la peine, à distance, pour autrui. par télépathie. je suis bien placé pour le savoir, j'éprouve les mêmes sentiments que sammy, et qu'importe si je suis bien loin de lui. il en est toujours ainsi, du moins depuis que j'ai installé ma couche ou, plus exactement, mon bac à litière dans son petit appartement. « tu es ici chez toi, ami ! » ce furent là ses premiers mots, si ma mémoire ne me joue pas de méchants petits tours. j'ai trouvé dans son ombre un foyer, une oasis. et j'y ai déniché aussi des revues, des disques et des livres. avec une patience d'ange, je les ai tournés dans tous les sens avant de les lire l'un après l'autre. la lecture me procure un plaisir sensuel. je me suis senti bien en leur compagnie. mon corps et mon esprit s'habituant peu à peu à une nouvelle discipline, mon organisme à une nouvelle hygiène, et mes sens à de nouvelles surprises. je n'ai jamais fait une grande différence entre les voyages et les livres. la durée des uns ou les pages des autres m'enchantent autant que les paysages de sur la route, je tiens à mes petites habitudes et à mes rites sans lesquels le chaos s'installe en nous. je cale mon rythme sur celui du bitume, toujours entre deux états de veille, je ne suis jamais réellement réveillé, jamais réellement endormi. je me fonds dans la nature. et avec un peu de chance, j'arrive à poser ma couche dans des espaces clairs et fonctionnels comme une maquette d'architecte, de ceux qui à défaut de conserver la sagesse du monde dans une calebasse nous facilitent l'existence. dans le bus ou dans le train, je pars à la recherche d'un petit coin spacieux sur la banquette arrière ou dans le dernier wagon. j'ai avalé les kilomètres, j'ai dévoré l'espace dans le sillage de mon maître et pour sammy kamau-williams la douceur de ce soir d'avril n'était qu'un répit passager, un retour temporaire à la vie, un quart de lune d'avant les ténèbres. nous étions tous dans la nuit, nous avions grand besoin de repos. les quarante dernières années de sammy ont été épiques et harassantes. un geyser de sève. et il a beaucoup donné. il a passé son temps à rameuter les frères et les sœurs, à lier leurs énergies à la manière de ces arbres qui mêlent leurs ramures dans le ciel. à écrire, à composer en groupe ou en solo. à monter des troupes avec dany gibbs et d'autres artistes de grand calibre. à chanter, donner des concerts gratuits dans les ghettos de washington dc, los angeles ou dallas. à travailler en réseau dans le but d'accoucher la révolution. à se battre contre l'ennemi du jour, qu'il se nomme ségrégation, dick nixon ou ronald reagan. et surtout il ne fallait jamais désespérer car la vieille taupe de l'histoire finira par montrer le bout de son museau. de toutes ses fibres, il voulait lever son peuple, laisser une œuvre musicale tout en cassant les jointures de la machine diabolique du capitalisme. il est parvenu, avec ses mots, à se faire guérisseur, prophète, meneur. chasseur de djinns. et c'est pas tout. ses déboires de bohémien et son caractère irascible lui valent de sourdes inimitiés et d'innombrables ennemis. mais sammy n'écoute que sa conscience plus tourmentée que sa tête. quand j'ouvre l'œil de la raison, on me traite de fou à lier, confesse-t-il dans l'une de ses plus célèbres chansons. les gens du métier l'ont excommunié. qu'importe. sammy continue de sacrifier sa vie pour le bien-être d'autrui. la révolution ne peut pas attendre. il s'agit de faire sécession, martèle-t-il toujours véhément car la blanche amérique, avenante comme un cactus, court à sa perte. elle joue mano a mano avec la mort, fascinée par sa propre chute. ses enfants perdus comme jimi hendrix, sam cooke ou jim morrison ont capté le message caché dans le blues comme l'amande est dissimulée sous l'écorce. et nul n'ignore ce qui leur est arrivé par la suite. avaient-ils éventé imprudemment des secrets trop lourds à porter ? s'étaient-ils bien comportés avec lange de la mort ? qu'avaient-ils vu pleinement à l'heure ultime ? avaient-ils entonné un dernier refrain de leur composition ou un poème de rainer maria rilke en quittant cette terre ? voilà les questions qui taraudent l'existence et l'œuvre du barde ont été, jusqu'à ce soir, une seule et même chose : génie et folie. côté pile : incendies et enfer. chute et damnation. gouffres abyssaux et démons. côté face : illumination, musique et activisme, progéniture et coups de génie. il y eut aussi des frôlements d'ailes angéliques. avec sammy, il n'y a jamais de demi-mesure, de juste milieu. il fuit les mondanités, l'exposition médiatique, les honneurs. on admire son audace, ses coups d'archet vigoureux, sa vision et son magnétisme. on le déteste pour les mêmes raisons. de mémoire de chat, ce concert parisien tenait de bout en bout du miracle. je me repasse le film pour recouvrer les sentiments qui m'ont assailli au new morning. était-il, quelques minutes après l'incident du dentier, évanescent par ui e par de poupe en violon de me die un efe nuit du 16 avril 1981 avec le batteur art blakey, l'inventeur du hard-bop aux côtés des jazz messengers, dans le rôle de parrain ? les incrédules, qui croient déceler dans mes yeux les flammes de l'enfer, vont échafauder de multiples hypothèses. je les laisse tourner en rond dans le puits à sec de leurs obsessions. new york is killing me, sisters of the yam, take the a train, winter in america, living to love, ain't i a woman ? im new here, il enchaînait les morceaux, et au fur et à mesure que crépitaient les flashes et les applaudissements, il reprenait confiance. il se détendait, plaisantait en passant en revue ses déboires avec la justice. comme toujours, terriblement séducteur. éducateur. passeur aussi, portant l'héritage de john coltrane, de bird et de la grande billie holiday. altier et indémodable. se tenant debout comme au premier matin du monde. entre deux morceaux, il débite des bribes d'histoires. des récits réels ou imaginaires, le bluesman se muant en conteur qui aime raconter aussi des anecdotes divertissantes. il sait se poster à la manière de papa legba aux croisements des chemins. aux carrefours d'hier et d'autrefois. et sa mémoire remonte à la source. dans l'arrière-pays de l'enfance. quelque part entre clarksdale, mississippi et savannah, tennessee, là où le blues a vu le jour. le son de la création est né là-bas, dans le delta du mississippi, c'est-à-dire dans la fange, les boyaux et la sueur acide des esclaves africains. la voix caverneuse de sammy envoûtait son public, des connaisseurs pour la plupart. des mordus ayant tété le jazz depuis leur prime enfance. ce sont ces gens-là qui ont fait de paris une des plus grandes capitales de la new thing, la chose dont on ne parle qu'entre initiés et dont on ne prononce jamais le nom. si sammy n'était pas en tournée à paris, il n'aurait sans doute pas couru le risque de croiser la new thing, ou à tout le moins de souffrir de ses effets. à amsterdam, à barcelone ou à rome, en tout cas partout où sa détestable réputation ne l'a pas suivi, il se serait refugié, comme à son habitude, dans ces endroits sombres qu'aucune électricité ne vient révéler. il serait porté disparu comme il l'a été tout au long de ces sept dernières années. traqué par ses démons, recherché par ses créanciers. poursuivi par la police fédérale et par celle de l'état de new york. les gazettes bruissent de rumeurs sur son compte. hier encore, on le disait reparti sans un mot pour les organisateurs français. caprice ou canular ? on a cru qu'il s'est perdu dans son paris chéri. qu'il a été rattrapé par le danger. qu'il est reparti à la chasse aux fantômes du passé dans les clubs d'antan, de la chappelle des lombards au bœuf sur le toit. les lèvres écumantes de blasphème, les cassandre prédisent sa rechute. il serait guetté par une ombre plus forte que lui. il serait avalé par le désert galactique de son propre démon. dieu merci, il n'en fut rien. nul ennemi n'a croisé la baïonnette devant sa longue silhouette. sammy est accueilli avec chaleur et passion. son public ne lui a pas tenu rigueur de son retard. il faut croire que les gens ne l'avaient pas oublié. au contraire, ils attendaient son retour. ils espéraient le revoir une dernière fois. ils l'aimaient comme au premier jour. j'ai eu le temps de lui faire un clin d'œil tandis qu'il s'asseyait au piano. il a exécuté un petit mouvement à moi seul destiné. j'étais soulagé. quand j'ai une idée en tête, elle me vient toujours en musique et en mélodie. j'ai vu le jour dans un foyer bourgeois de brooklyn. vous dire que ma famille est blanche et huppée n'a pas trop d'importance car la différence entre les hommes, même aux états-unis d'amérique, a peu d'emprise sur ma toile psychologique. à ce stade, disons que je les vois tous pareils, noirs, blancs, hispaniques ou asiatiques. je vous dois un autre aveu : je suis un compositeur raté. j'ai été un saxophoniste passable, j'ai beaucoup fréquenté les œuvres, les compositeurs et les interprètes, mais j'ai très tôt compris que la musique n'était pas ma voie. il faut savoir accepter ses limites et sa propre insignifiance dans certains domaines. l'âge venant, j'ai appris à dompter mes émotions, à accepter ce que le destin me réserve chaque aube qui passe. j'ai accepté aussi ma propre insignifiance dans la création musicale mais je sais apprécier le talent d'autrui. de plus, coexister au quotidien avec un génie assoiffé d'absolu comme sammy n'est pas une sinécure. attention, je serais très mal placé pour me plaindre aujourd'hui. surtout ici, dans la ville lumière. paris a le secret de nous rendre fous dingues, nous autres américains. et surtout nos artistes. particulièrement les musiciens en quête de la chose innommée et innommable. la chose serait partie de new york où elle avait ses habitudes dans le milieu interlope de greenwich village. on l'a vue pour la dernière fois siroter une bière au five spot café, le club des frères termini sur la 3° avenue. puis elle s'est volatilisée sans crier gare. évanouie. disparue des écrans. avalée par la grande nuit. quelques décennies plus tard, on la retrouve à paris. des initiés remettent leurs pas sur ses traces contre leur gré, happés par la chose. nouvelle disparition. depuis, rien de solide à se mettre sous la dent. tout juste des rumeurs, des chimères. des hypothèses. les plus fins limiers ont repris l'enquête dès que la disparition fut avérée. ils connaissent leur affaire, ils ont fait leurs classes chez les plus grands artistes. chez charlie parker, chez miles davis. chez dizzy, monk ou coltrane. pas de héros, pas de guide parmi eux, juste des inspecteurs patients comme la pierre. et pourtant rien ne remonte à la surface. la chose se cache pour une raison inconnue. dans la patrie du « nouveau roman », de la « nouvelle vague » et de la « nouvelle cuisine », ses apparitions étonnaient. intriguaient. les écrivains jean-paul sartre, boris vian et tous leurs confrères de saint-germain-des-prés guettaient le retour de la chose. on a pensé un temps qu'elle s'était éclipsée dans les catacombes de lutèce, non loin du jardin des plantes. la chronique rapporte qu'un haïtien de paris, un connaisseur qui prétend avoir rencontré la chose pour la première fois, sur le balcon de l'hôtel des orchidées à pétionville, l'aurait vue se glisser dans la cave d'un club de l'entre-deux-guerres, au 666 boulevard montmartre. de là, on perd encore une fois sa trace. on suppute qu'elle se terre dans un de ces clubs par lesquels les parisiens découvrirent les faits suivants dans cet ordre : symbetoile que les sauveurs étatsuniens avaient parfois le teint ébène ; symbetoile qu'ils avaient souvent la science du swing ; symbetoile que certains d'entre eux avaient élu domicile dans la capitale à l'instar de joséphine baker. la chose s'était bien acclimatée dans le montmartre d'avant-guerre. mais dans les années 1945-50, elle migra soudainement au quartier latin. sur la rive gauche, la chose est devenue la nouvelle chose. the new thing. tout devient signe ou présage pour qui est à l'affût, prêt à s'émerveiller, prêt à interpréter, prêt à imaginer des concordances et des rapprochements. plus on la recherche, plus elle se laisse désirer. la chose est pourtant à paris, jure-t-on. charmeuse. mais toujours aussi invisible. depuis les musiciens jouent leur musique, les femmes accouchent, les vieillards meurent dans la solitude, les guetteurs de signes guettent le moindre signal. la terre tourne mais la chose, elle, se terre. à paris sans doute. le monde est suspendu à un fil les nuits de pleine lune. il a la nostalgie de la chose. il désire son retour. mieux, il l'attend comme un messie.
(détecté ligne 531 : dis(*) je suis (*) -corrigé '*' en 'symbetoile' -corrigé '’' en ''' -corrigé 'apelle' en 'appelle' -corrigé 'je me sens' en 'je suis' -corrigé 'je me trouve' en 'je suis' -corrigé 'écoute' en 'écoute' -corrigé 'vilain' en 'méchant' -corrigé 'ce n'est pas' en 'c'est pas')
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